CADEAU DES ARTISTES #14

Marie Rémond - Au café

Il est 10h
Ils sont neuf debout au comptoir, discussion animée, joyeuse sur l’actualité, heureux de se retrouver, on parle de tout et de rien mais on parle, certains sont plutôt jeunes, la quarantaine, d’autres 50 ou 60
Le ronronnement familier du café
Je les écoute, habituée à ce bain, à cette musique matinale
Je mets du temps à trouver ce qui devrait pourtant frapper tout le monde
Ils parlent
Ils débattent
Ils donnent leur avis
Comme tous les matins
Il est 10h34 dans ce café du 19e arrondissement
Il n’y a que des hommes
Et du coup je m’interroge
Où sont les femmes à cette heure-ci ?
Au bureau ?
A la maison ? Ranger le linge, passer l’aspirateur, éplucher des légumes, s’occuper d’un bébé
Dans la rue, à la CAF, à faire des courses, amener le petit à l’école, tenter d’obtenir un rendez-vous, au tel, renvoyer des papiers administratifs
Elles n’ont bizarrement ni le temps ni l’habitude pour la petite halte au bistrot du matin se retrouver à plusieurs au comptoir et commenter l’actualité de la veille.
Les femmes ne sont pas là tout simplement parce qu’à 10h34 elles ont sans doute mille choses à faire si elles veulent pouvoir boucler leur journée dans les temps
Je regarde autour de moi, en fait à cette heure-là les seules femmes présentes dans ce café sont là pour servir, ou étudier, assises à une table, devant un ordi ou un livre, seules
S’étonner ensuite que les plateaux télé soient pleins d’hommes qui débattent
S’étonner d’une prise de parole aisée, évidente, à la radio ou ailleurs
Là où une femme va plus souvent hésiter, chercher ses mots
Ils sont rompus à l’exercice
Jouissance de s’écouter parler
D’exposer ses théories sur tout et n’importe quoi
« Mais c’est nul Spartacus, comment est-ce que Kubrick a pu se laisser embarquer dans un truc comme ça »
Je les regarde et je suis en colère
Je leur en veux de ce monopole Je viens très souvent dans ce café
Alors pourquoi est-ce la première fois que cette évidence me frappe ? Parce que depuis que je suis maman je sais que le temps de lire, débattre, écouter, la sphère des idées, de la créativité est un luxe
Laisser son esprit vaquer est un luxe
Que le temps que je suis en train de prendre à l’instant à écrire sur autre chose que ce que je dois rendre est un temps dont je vais devoir payer le prix
Et que les hommes ne se posent que rarement cette question
Ils ont le temps donc le pouvoir
Et ils en usent comme si leur voix représentait non la moitié de l’humanité mais les 3/4 Comme ce braconnier parti tuer quelques pangolins pour arrondir ses fins de mois mettant la planète à l’arrêt
Comme ce ministre si impatient d’être promu qu’il n’attendra pas le jugement rendu de la plainte pour viol dont il fait l’objet
Comme ce président qui ne mesure pas le signal envoyé à ces femmes qui se battent depuis des mois pour être enfin entendues et prises en compte
Comme ces votants qui encenseront Polanski après le récit des violences de Valentine Monnier, la 12e femme qui l’accuse de viol
Comme cet ancien directeur de lieu qui ne comprend toujours pas « où est le problème » d’avoir passé outre le refus de cette femme de coucher avec lui (et qui n’est pas la seule), et qui se pose en victime d’une cabale des réseaux sociaux à son encontre. Prêt à réclamer 30 000 euros au seul journaliste qui a eu le courage de le nommer.
Comme ce « collaborateur artistique » lui-même metteur en scène qui profitera du moment où la personne qui lui a proposé deux engagements est enceinte puis accouche, pour récupérer l’intégralité de son réseau. Après avoir été dans le même temps aux abonnés absent du travail qu’il était censé faire sur ces deux projets, mais en ayant obtenu le même salaire que si il l’avait fait.
Comme cet écrivain entretenu par l’état qui attendra 70 balais pour rendre compte des vies de jeunes filles détruites dont il a profité toute son existence
Comme…
Comme… encore et encore… Et pour se battre, pour se faire entendre il faut avoir du temps
Pour déposer plainte, il faut être prêt.e.s à abandonner toute idée de tranquillité dans sa vie personnelle, intime et professionnelle
Et la majorité des femmes vont renoncer préférant maintenir un semblant de paix intérieure, un semblant de paix familiale, parce quelles sont tout simplement FATIGUÉES. Parce qu’elles savent aussi que le retour de bâton sera difficile à encaisser, parce que c’est la double peine : un homme brise une partie de votre existence et vous allez briser la seconde partie en mettant de l’énergie pour le dénoncer, quand cette énergie doit déjà servir à se reconstruire… Elles perdent du temps qu’elles n’ont pas, quand ceux qui en sont dépositaire auront rarement à assumer les conséquences de leurs actes. Et il leur faudra supporter le doute de ceux qui pensent qu’elles ont quelque chose à gagner en dénonçant, que c’est pour faire parler d’elle, qu’elles l’ont sûrement UN PEU cherché On s’insurge contre des essais d’écriture inclusive parce que c’est « trop compliqué », le masculin l’emporte sur le féminin, c’est une règle simple et intégrée par tous, pourquoi chercher autre chose ? Pourquoi tenter une égalité dans le langage là où s’enracine un schéma patriarcal qui ne choque plus personne ?
On s’insurge contre la manif de ces « féministes mal baisées » qui veulent se faire entendre d’un gouvernement qui les piétine
« elles nous gonflent ces connes, qui ça intéresse ? » Et face aux Trump, Bolsonaro, Poutine je vois Sanna Marin en Finlande, Jacinda Ardern en Nouvelle-Zélande, Mette Frederiksen au Danemark gérer la crise. Si ces femmes avaient été à la tête des plus grandes puissances, combien de morts aurions nous évités ? Je regarde ma fille de 18 mois courir au square. Elle n’a peur de rien, elle joue au ballon mieux que bien des petits garçons de son âge. Elle escalade, intrépide, ne se laisse pas marcher sur les pieds, va à la rencontre des plus grands, elle est dégourdie comme le sont souvent les filles qui à cet âge marchent plus tôt que les garçons, courent plus vite, pleines d’une vitalité que rien ne semble pouvoir ternir. Et je me demande à quel moment cela s’inverse. A quel moment le petit gamin du square lui dira que « ça c’est pas pour les filles » que comme c’est un garçon c’est lui « le chef », et qu’il ira lui piquer son ballon dans la cour de récré pour jouer avec sa bande de potes. Et que là aussi il développera une pratique physique quotidienne qui légitimera son affirmation plus tard que les filles sont « plus faibles », « moins courageuses » que les garçons. Se rajouteront les discussions de bistrot, le monopole de l’espace publique, l’absence d’horloge biologique. Le temps, l’espace, la parole, le pouvoir.